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Dernières nouvelles des oiseaux - Erik Orsenna

Et c'est ainsi qu'ils remontèrent la piste de Javier (douze ans). Un adolescent atteint d'une maladie très particulière et nouvelle, jamais décrite dans les manuels de médecine: la maladie des escaliers. Une passion qui lui était venue très tôt. Déjà, vers trois ou quatre ans, il répétait: «Que c'est beau, un chemin qui monte! Plus tard, je construirai des chemins qui montent!» Et cette passion avait viré à l'obsession.

A l'école, les professeurs s'énervaient, menaçaient, punissaient. Peine perdue.

A quoi bon donner mille fois la même phrase à copier, «Plus jamais je ne laisserai un escalier occuper mon esprit pendant un cours de mathématiques», si le cahier de punitions s'ornait immédiatement de dix mille croquis représentant cent mille marches?

A quoi bon, des dimanches entiers, retenir en colle l'obsédé si on le retrouve réparant, avec l'aide du pion, toutes les rampes branlantes du collège? A quoi bon tenter d'intéresser ce Javier aux matières du programme ou lui parler d'avenir professionnel? Il vous répondra: «Plus tard, je construirai des escaliers, rien que des escaliers. Pourquoi donc apprendrais-je autre chose?»

Vraiment bien .

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# Posté le dimanche 04 septembre 2005 05:02

Modifié le lundi 31 juillet 2006 19:19

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La première gorgée de bière - Philippe Delerm

C'est le contraire du vélo, la bicyclette. Une silhouette profilée mauve fluo dévale à soixante-dix à l'heure : c'est du vélo. Deux lycéennes côte à côte traversent un pont à Bruges : c'est de la bicyclette. L'écart peut se réduire. Michel Audiard en knickers et chaussettes hautes au comptoir d'un bistro : c'est du vélo. Un adolescent en jeans descend de sa monture, un bouquin à la main, et prend une menthe à l'eau à la terrasse : c'est de la bicyclette. On est d'un camp ou bien de l'autre. Il y a une frontière. Les lourds routiers ont beau jouer du guidon recourbé : c'est de la bicyclette. Les demi-course ont beau fourbir leurs garde-boue : c'est du vélo. Il vaut mieux ne pas feindre, et assumer sa race. On porte au fond de soi la perfection noire d'une bicyclette hollandaise, une écharpe flottant sur l'épaule. Ou bien on rêve d'un vélo de course si léger : le bruissement de la chaîne glisserait comme un vol d'abeille. A bicyclette, on est un piéton en puissance, flâneur de venelles, dégustateur du journal sur un banc. A vélo, on ne s'arrête pas : moulé jusqu'aux genoux dans une combinaison néospatiale, on ne pourrait marcher qu'en canard, et on ne marche pas.

C'est la lenteur et la vitesse ? Peut-être. Il y a pourtant des moulineurs à bicyclette très efficaces, et des petits pépés à vélo bien tranquilles. Alors, lourdeur contre légèreté ? Davantage. Rêve d'envol d'un côté, de l'autre familiarité appuyée avec le sol. Et puis... Opposition de tout. Les couleurs. Au vélo l'orange métallisé, le vert pomme granny, et pour la bicyclette, le marron terne, le blanc cassé, le rouge mat. Matières et formes aussi. A qui l'ampleur, la laine, le velours, les jupes écossaises ? A l'autre l'ajusté dans tous les synthétiques.

On naît à bicyclette ou à vélo, c'est presque politique. Mais les vélos doivent renoncer à cette part d'eux-mêmes pour aimer – car on n'est amoureux qu'à bicyclette.

J'ai bien aimé . Mais toutes les petites expériences qu'il raconte , toutes ces choses , qui devraient être des souvenirs , évoquent quelque chose aux personnes adultes aujourd'hui , mais nous ne connaissons pas tout ça . Dommage .

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# Posté le dimanche 04 septembre 2005 04:37

Modifié le lundi 31 juillet 2006 19:18

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La grammaire est une chanson douce - Erik Orsenna

Les mots dormaient.

Ils s'étaient posés sur les branches des arbres et ne bougeaient plus. Nous marchions doucement sur le sable pour ne pas les réveiller. Bêtement, je tendais l'oreille : j'aurais tant voulu surprendre leurs rêves. J'aimerais tellement savoir ce qui se passe dans la tête des mots. Bien sûr, je n'entendais rien. Rien que le grondement sourd du ressac, là-bas, derrière la colline. Et un vent léger. Peut-être seulement le souffle de la planète Terre avançant dans la nuit.

Nous approchions d'un bâtiment qu'éclairait mal une croix rouge tremblotante.

-Voici l'hôpital, murmura Monsieur Henri.

Je frissonnai.

L'hôpital ? Un hôpital pour les mots ? Je n'arrivais pas à y croire. La honte m'envahit.
Quelque chose me disait que, leurs souffrances nous en étions, nous les humains, responsables. Vous savez, comme ces Indiens d'Amérique morts de maladies apportées par les conquérants européens.

Il n'y a pas d'accueil ni d'infirmiers dans un hôpital de mots ; Les couloirs étaient vides. Seule nous guidaient les lueurs bleues des veilleuses. Malgré nos précautions, nos semelles couinaient sur le sol.

Comme en réponse, un bruit très faible se fit entendre. Par deux fois. Un gémissement très doux. Il passait sous l'une des portes, telle une lettre qu'on glisse discrètement, pour ne pas déranger.

Monsieur Henri me jeta un bref regard et décida d'entrer.

Elle était là, immobile sur son lit, la petite phrase bien connue, trop connue :

Je t'aime

Trois mots maigres et pâles, si pâles. Les sept lettres ressortaient à peine sur la blancheur des draps. Trois mots reliés chacun par un tuyau de plastique à un bocal plein de liquide.

Il me sembla qu'elle nous souriait, la petite phrase.

Il me sembla qu'elle nous parlait :

-Je suis un peu fatiguée. Il paraît que j'ai trop travaillé. Il faut que je me repose.

-Allons, allons, Je t'aime, lui répondit Monsieur Henri, je te connais. Depuis le temps que tu existes. Tu es solide. Quelques jours de repos et tu seras sur pied.

Il la berça longtemps de tous ces mensonges qu'on raconte aux malades. Sur le front de Je t'aime, il posa un gant de toilette humecté d'eau fraîche.

-C'est un peu dur la nuit. Le jour, les autres mots viennent me tenir compagnie.

« Un peu fatiguée », « un peu dur », Je t'aime ne se plaignait qu'à moitié, elle ajoutait des « un peu » à toutes ses phrases.

-Ne parle plus. Repose-toi, tu nous as tant donné, reprends des forces, nous avons trop besoin de toi.

Et il chantonna à son oreille le plus câlin de ses refrains.

La petite biche est aux abois
Dans le bois se cache le loup
Ouh ouh ouh ouh
Mais le brave chevalier passa
Il prit la biche dans ses bras
La la la la

-Viens Jeanne, maintenant. Elle dort. Nous reviendrons demain.

-Pauvre Je t'aime. Parviendront-ils à la sauver ?

Monsieur Henri était aussi bouleversé que moi.

Des larmes me venaient dans la gorge.

Elles n'arrivaient pas à monter jusqu'à mes yeux. Nous portons en nous des larmes trop lourdes. Celles-là, nous ne pourrons jamais les pleurer.

-... Je t'aime. Tout le monde dit et répète « je t'aime ». Tu te souviens du marché ? Il faut faire attention aux mots. Ne pas les répéter à tout bout de champ ? Ni les employer à tort et à travers, les uns pour les autres, en racontant des mensonges. Autrement, les mots s'usent. Et parfois, il est trop tard pour les sauver. Tu veux rendre visite à d'autres malades ?

Il me regarda.

-Tu ne vas pas t'évanouir, quand même ?

Il me prit le bras et nous quittâmes l'hôpital.

# Posté le dimanche 04 septembre 2005 04:33

Modifié le lundi 31 juillet 2006 19:16

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La nostalgie de l'ange - Alice Sebold

Mentalement, j'avais éprouvé une joie douce amère en voyant ma mère énumérer toutes les affaires que j'avais portées et aimées, et en remarquant son espoir futile que cela ait une quelconque importance; par exemple qu'un inconnu ayant trouvé une gomme représentant un personnage de bande dessinée, ou un badge avec une star du rock dessus le signale à la police.

Après l'appel de Len, mon père avait tendu la main et ils s'étaient assis côte à côte sur le lit en regardant droit devant eux, ma mère s'accrochant absurdement à cette liste de choses, mon père avec l'impression d'entrer dans un tunnel noir. A un moment donné, il s'est mis à pleuvoir. Je les ai sentis espérer alors tous deux la même chose - que je sois quelque part là-bas, saine et sauve, au sec et au chaud en dépit de la pluie - mais aucun des deux n'a ouvert la bouche.

Aucun des deux non plus n'a su qui s'était endormi le premier; leurs os les faisaient souffrir d'épuisement, ils s'étaient enfoncés dans le sommeil puis s'étaient réveillés, coupables, en même temps. La pluie, qui avait pris plusieurs formes au gré des changements de température, s'était maintenant transformée en grêle et c'était le bruit des grêlons heurtant le toit qui les avait réveillés au même moment.

A la faible lueur de la lampe restée allumée à l'autre bout de la pièce, ils se sont regardés sans échanger un mot. Ma mère s'est mise à pleurer, mon père l'a prise dans ses bras, puis ses pouces ont effleuré ses pommettes pour essuyer ses larmes et il l'a embrassée ensuite très doucement sur les yeux. C'est alors que j'ai détourné les miens. Et que je les ai tournés vers le champ de maïs, regardant s'il y avait là le moindre petit indice que la police puisse trouver au matin. La grêle avait couché les épis et chassé tous les animaux vers leurs terriers. A quelques pieds sous terre se trouvaient ceux des lièvres que j'adorais, des lapins mangeurs de légumes et fleurs alentour et qui parfois rapportaient chez eux, accidentellement, du poison. Après quoi, à des lieues de l'homme ou de la femme qui avaient déversé dans leur jardin l'appât empoisonné, toute une famille de lapins se recroquevillerait sur elle-même puis mourrait.

Je n'ai pas su rentrer dans ce livre . Pas assez du moins . Je pense . Mais très émouvant quand même .

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# Posté le dimanche 28 août 2005 10:03

Modifié le lundi 31 juillet 2006 19:13

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Autoportrait au radiateur - Christian Bobin

Hier après-midi, je suis tombé amoureux d'un arbre. Il passe ses jours au bord d'une route départementale, à une dizaine de kilomètres d'ici. Son feuillage surplombe une partie de la route. En traversant l'ombre qu'il donne, j'ai levé la tête, regardé ses branches comme à l'entrée d'une église les yeux se portent d'instinct vers la voûte. Son ombre était plus chaude que celle des églises. Une des plus fines expériences de la vie est de cheminer avec quelqu'un dans la nature, parlant de tout et de rien. La conversation retient les promeneurs auprès d'eux-mêmes, et parfois quelque chose du paysage impose le silence, impose sans contraindre. L'apparition de cet arbre a fait surgir en moi un silence de toute beauté. Pendant quelques instants je n'avais plus rien à penser,à dire, à écrire et même, oui, plus rien à vivre. J'étais soulevé à quelques mètres au-dessus du sol, porté comme un enfant dans des bras vert sombre, éclaircis par les taches de rousseur du soleil. Cela a duré quelques secondes et ces secondes ont été longues, si longues qu'un jour après elles durent encore. Je ne retournerai pas voir cet arbre - ou bien dans longtemps. Ce qui a eu lieu hier m'a comblé. Il me semblerait vain d'en vouloir la répétition. Vain et inutile : en une poignée de secondes, cet arbre m'a donné assez de joie pour les vingt années à venir - au moins.

Magnifique . Tout simplement . Un des seuls livres dont j'ai savouré chaque mot . Relu . Relu . Relu .

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# Posté le dimanche 28 août 2005 10:00

Modifié le lundi 31 juillet 2006 19:12