American Vertigo-Bernard-Henri Levy
On achève bien les grandes villes
Qu'une ville puisse mourir, voilà, pour un Européen, une chose difficilement concevable - et pourtant...
Buffalo, cette ville qui fut la gloire de l'Amérique, sa vitrine, le berceau de trois Présidents et qui, en cette fin d'après-midi de juillet, jour anniversaire du passage de Tocqueville, m'offre ce paysage de désolation: longues avenues sans voitures qui s'étirent à l'infini; pas un restaurant où dîner; peu d'hôtels; des faux jardins à la place des immeubles; des terrains vagues à la place des jardins; des arbres morts ou malades; des gratte-ciel fermés, délabrés ou en passe d'être détruits; oui, la ville qui a inventé les gratte-ciel et où l'on trouve, aujourd'hui encore, quelques-uns des plus beaux spécimens du genre en est réduite à les abattre car un gratte-ciel inoccupé est un gratte-ciel qui se décompose et qui, un jour ou l'autre, vous tombe sur la tête; la bibliothèque qui va fermer l'une de ses ailes; le journal local qui périclite; l'histoire, que me raconte l'un de ses journalistes, de ces maisons que leurs propriétaires, parce qu'ils ne pouvaient ni les payer ni les revendre, ont préféré brûler pour toucher au moins l'assurance; des rues sans eau ni courrier; jusqu'à la gare centrale qui fut, du temps des aciéries, le c½ur de la région et dont il ne reste qu'une ruine, énorme pain de sucre à l'abandon, panneaux métalliques rouillés, bruit du vent, vol de corbeaux et, en grandes lettres du début du siècle, «The New York Central Rail Road» déjà à demi effacé.
Lackawanna, vingt kilomètres à l'ouest de Buffalo. Le pire, là, c'est l'usine. Il était une fois une usine moderne qui fut le poumon de la région. Il n'en reste que des cônes de déchets de charbon ou de fer où pousse le chiendent. Des cheminées éteintes. Des wagons arrêtés et noircis. Des hangars aux vitres brisées. Et, à l'intérieur de l'un des hangars où j'entre à pas de loup, des fauteuils défoncés; des rayonnages de métal tordu où l'on a laissé des dossiers; des planches de photos jaunies montrant de bons employés souriants et sûrs de l'éternelle grandeur de leur usine; des «Buffalo News» racornis; des masques à gaz en plastique à demi calciné; une panoplie, sur un mur, de manomètres, baromètres, mesures de vapeur, thermomètres en caoutchouc mangé par l'humidité; des horloges, j'en compte quatre, toutes arrêtées à la même heure, à quelques minutes d'intervalle. Si je ne connaissais pas l'histoire de la US Steel and Ford, si je ne savais pas qu'elle a fermé l'usine, il y a vingt ans, pour cause de tragique mais banale délocalisation, si je ne savais pas que la ville elle-même vit toujours, d'une vie infime soit, mais enfin qu'elle vit toujours et si je n'avais pas lu, par exemple, l'histoire des six Arabes américains qui s'y étaient cachés après le 11 Septembre et que le FBI a arrêtés, je pourrais presque croire à une catastrophe naturelle, un cataclysme - le décor pétrifié des villes qu'il a fallu évacuer, dans l'urgence, sans avoir le temps de rien emporter, parce que tremblement de terre, tsunami, Pompéi...
Cleveland. Moins triste. Moins cassée. Une vraie volonté, surtout, de revitaliser les quartiers détruits. Et cette réunion, à l'heure du petit déjeuner, dans une église, autour de Mort Mandell et de la Neighborhood Progress Inc, où une quinzaine de fils de famille vieillis, costumes gris perle légèrement démodés, cheveux blancs, beaux visages austères, héritiers des Gund, Van Sweringen, Jacobs, ces philanthropes protestants ou juifs de l'époque de la grandeur de la ville, réfléchissent, diapos et diagrammes à l'appui, aux moyens de réhabiliter le c½ur de cette cité qui, même s'ils l'ont délaissée, même s'ils sont partis faire leur fortune et leur vie ailleurs, demeure leur «petite patrie». Des quartiers déserts, là aussi. Des parkings vides. Des Oldsmobil, Dodge, Lincoln ou Plymouth des années soixante en maraude sur Euclid et Prospect, entre la 5e et la 6e Avenue. Des clochards dans les bâtiments officiels. Des églises vides, ou murées, alors que l'on ne me parle que du renouveau, en Amérique, de la foi évangélique et de la morale. Une caserne de pompiers où l'on lit: «Les coupes dans les budgets, c'est du suicide.» Un rond-point de fleurs que des femmes arrosent avec piété car plus aucune voiture n'y passe. Ce détail qui ne m'avait pas frappé à Buffalo: l'absence de panneaux publicitaires sur certaines artères. Cet autre: sur le mur d'un immeuble dont l'immeuble mitoyen a été rasé, une inscription, en capitales du siècle dernier réapparue comme remonte une épave - «attorney of law»; et, plus loin, dans un terrain vague, sur le dernier mur resté debout d'un building disparu, un placard d'un autre temps, témoin saugrenu d'une vie antérieure, «the hottest jeans on two legs».