.34.

.34.
La sieste assassinée-Philippe Delerm

'Mais la minute qui compte, c'est tout à la fin. Les gestes se sont ralentis, le coiffeur vous a délivré du tablier de nylon, qu'il a secoué d'un seul coup, dompteur fouetteur infaillible. Avec une brosse douce, il vous a débarrassé des derniers poils superflus. Et l'instant redouté arrive. Le coiffeur s'est rapproché de la tablette, et saisit un miroir qu'il arrête dans trois positions rapides, saccadées sur votre nuque, trois quarts arrière gauche, droite. C'est là qu'on mesure soudain l'étendue du désastre... Oui, même si c'est à peu près ce qu'on avait demandé, même si l'on avait très envie d'être coiffé plus court, chaque fois on avait oublié combien la coupe fraîche donne un air godiche. Et cette catastrophe est à entériner avec un tout petit oui oui, un assentiment douloureux qu'il faut hypocritement décliner dans un battement de paupières approbateur, une oscillation du chef, parfois c'est un ''c'est parfait'' qui vous met au supplice. Il faut payer pour ça. '
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le dimanche 07 mai 2006 10:15

Modifié le dimanche 23 juillet 2006 20:02

.33.

.33.
American Vertigo-Bernard-Henri Levy

On achève bien les grandes villes
Qu'une ville puisse mourir, voilà, pour un Européen, une chose difficilement concevable - et pourtant...

Buffalo, cette ville qui fut la gloire de l'Amérique, sa vitrine, le berceau de trois Présidents et qui, en cette fin d'après-midi de juillet, jour anniversaire du passage de Tocqueville, m'offre ce paysage de désolation: longues avenues sans voitures qui s'étirent à l'infini; pas un restaurant où dîner; peu d'hôtels; des faux jardins à la place des immeubles; des terrains vagues à la place des jardins; des arbres morts ou malades; des gratte-ciel fermés, délabrés ou en passe d'être détruits; oui, la ville qui a inventé les gratte-ciel et où l'on trouve, aujourd'hui encore, quelques-uns des plus beaux spécimens du genre en est réduite à les abattre car un gratte-ciel inoccupé est un gratte-ciel qui se décompose et qui, un jour ou l'autre, vous tombe sur la tête; la bibliothèque qui va fermer l'une de ses ailes; le journal local qui périclite; l'histoire, que me raconte l'un de ses journalistes, de ces maisons que leurs propriétaires, parce qu'ils ne pouvaient ni les payer ni les revendre, ont préféré brûler pour toucher au moins l'assurance; des rues sans eau ni courrier; jusqu'à la gare centrale qui fut, du temps des aciéries, le c½ur de la région et dont il ne reste qu'une ruine, énorme pain de sucre à l'abandon, panneaux métalliques rouillés, bruit du vent, vol de corbeaux et, en grandes lettres du début du siècle, «The New York Central Rail Road» déjà à demi effacé.

Lackawanna, vingt kilomètres à l'ouest de Buffalo. Le pire, là, c'est l'usine. Il était une fois une usine moderne qui fut le poumon de la région. Il n'en reste que des cônes de déchets de charbon ou de fer où pousse le chiendent. Des cheminées éteintes. Des wagons arrêtés et noircis. Des hangars aux vitres brisées. Et, à l'intérieur de l'un des hangars où j'entre à pas de loup, des fauteuils défoncés; des rayonnages de métal tordu où l'on a laissé des dossiers; des planches de photos jaunies montrant de bons employés souriants et sûrs de l'éternelle grandeur de leur usine; des «Buffalo News» racornis; des masques à gaz en plastique à demi calciné; une panoplie, sur un mur, de manomètres, baromètres, mesures de vapeur, thermomètres en caoutchouc mangé par l'humidité; des horloges, j'en compte quatre, toutes arrêtées à la même heure, à quelques minutes d'intervalle. Si je ne connaissais pas l'histoire de la US Steel and Ford, si je ne savais pas qu'elle a fermé l'usine, il y a vingt ans, pour cause de tragique mais banale délocalisation, si je ne savais pas que la ville elle-même vit toujours, d'une vie infime soit, mais enfin qu'elle vit toujours et si je n'avais pas lu, par exemple, l'histoire des six Arabes américains qui s'y étaient cachés après le 11 Septembre et que le FBI a arrêtés, je pourrais presque croire à une catastrophe naturelle, un cataclysme - le décor pétrifié des villes qu'il a fallu évacuer, dans l'urgence, sans avoir le temps de rien emporter, parce que tremblement de terre, tsunami, Pompéi...

Cleveland. Moins triste. Moins cassée. Une vraie volonté, surtout, de revitaliser les quartiers détruits. Et cette réunion, à l'heure du petit déjeuner, dans une église, autour de Mort Mandell et de la Neighborhood Progress Inc, où une quinzaine de fils de famille vieillis, costumes gris perle légèrement démodés, cheveux blancs, beaux visages austères, héritiers des Gund, Van Sweringen, Jacobs, ces philanthropes protestants ou juifs de l'époque de la grandeur de la ville, réfléchissent, diapos et diagrammes à l'appui, aux moyens de réhabiliter le c½ur de cette cité qui, même s'ils l'ont délaissée, même s'ils sont partis faire leur fortune et leur vie ailleurs, demeure leur «petite patrie». Des quartiers déserts, là aussi. Des parkings vides. Des Oldsmobil, Dodge, Lincoln ou Plymouth des années soixante en maraude sur Euclid et Prospect, entre la 5e et la 6e Avenue. Des clochards dans les bâtiments officiels. Des églises vides, ou murées, alors que l'on ne me parle que du renouveau, en Amérique, de la foi évangélique et de la morale. Une caserne de pompiers où l'on lit: «Les coupes dans les budgets, c'est du suicide.» Un rond-point de fleurs que des femmes arrosent avec piété car plus aucune voiture n'y passe. Ce détail qui ne m'avait pas frappé à Buffalo: l'absence de panneaux publicitaires sur certaines artères. Cet autre: sur le mur d'un immeuble dont l'immeuble mitoyen a été rasé, une inscription, en capitales du siècle dernier réapparue comme remonte une épave - «attorney of law»; et, plus loin, dans un terrain vague, sur le dernier mur resté debout d'un building disparu, un placard d'un autre temps, témoin saugrenu d'une vie antérieure, «the hottest jeans on two legs».
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le mercredi 26 avril 2006 14:32

Modifié le dimanche 23 juillet 2006 20:03

.32.

.32.
Le diable s'habille en Prada - Lauren Weisberger

J'ai fendu le groupe de commères et j'ai senti qu'elles se retournaient sur mon passage pour voir si j'étais une figure connue. Négatif. J'ai traversé la cafétéria d'un pas décidé, ignorant les présentoirs alléchants d'agneau et de veau marsala ; dans un élan de volonté, je suis passée sans m'arrêter devant les pizzas du jour aux tomates séchées et au chèvre. Il était bien moins aisé de contourner la pièce maîtresse du restaurant, le salad bar (également connu sous le sobriquet de "Potager"), un présentoir aussi long qu'une piste d'atterrissage et accesssible par quatre endroits différents, mais les hordes compactes m'ont laissée passer quand je les ai eu rassurées à voix haute que je n'allais pas leur faucher sous le nez les derniers cubes de tofu. Tout au fond, esseulé derrière le comptoir des panini qui resssemblait à un présentoir de maquillage, se trouvait le bar à soupes. Comme toujours, il était déserté, car le chef préposé aux soupes refusait catégoriquement de proposer une seule soupe à 0% de matière grasse, ou allégée, pauvre en sel ou en glucides. Résultat : c'était le seul stand de la salle à n'avoir aucune queue, et chaque jour, je fonçais directement sur lui. Comme apparemment j'étais l'unique personne de la société à manger de la soupe (et je n'étais là que depuis une semaine), les décideurs du groupe avaient raccourci le menu à une soupe quotidienne. Je rêvais d'une soupe de tomates au cheddar. A la place, il m'a tendu un bol géant de bouillon aux palourdes, une recette typique de la Nouvelle-Angleterre, en me précisant avec fierté qu'il l'avait préparée avec de la crème épaisse. Trois filles qui s'affairaient au Potager se sont retournées pour me dévisager. Le seul obstacle qu'il me restait à surmonter à présent était de me faufiler dans l'attroupement qui encerclait le comptoir où un chef invité, vêtu de blanc de pied en cap, préparait des plateaux de sushis devant une cour de fans en pâmoison. [...]

La petite caissière a regardé ma soupe, puis mes hanches, avant de se décider à encaisser. A moins que je ne l'aie rêvé ? Non, franchement, cette fille avait eu la même espression que si elle avait aperçu une personne de deux cent cinquante kilos attablée devant huit Big Macs : vous savez, un discret haussement de sourcils, comme pour demander "Avez-vous vraiment besoin de ça ?" Mais j'ai muselé ma paranoïa en me souvenant que cette nana était caissière de cafétéria, et non une conseillère Weight Watchers. Ni une rédactrice de mode.

- C'est rare, par les temps qui courent, les gens qui mangent de la soupe, a-t-elle remarqué en pianotant sur son écran.

- J'imagine qu'il n'y a guère d'amateurs de bouillon de palourdes, ai-je marmonné en glissant ma carte dans le lecteur et priant pour que ses mains aillent plus vite.

Ses doigts se sont immobilisés, et elle m'a fixée, les yeux étrécis.

- A mon avis, c'est plutôt parce que le chef s'obstine à cuisiner des trucs qui font grossir. Vous savez combien il y a de calories là-dedans ? Vous avez une idée du poids qu'on risque de prendre en mangeant ça ? On pourrait grossir de cinq kilos rien qu'en la regardant - et vous n'êtes pas de celles qui peuvent se permettre de prendre cinq kilos, semblait-elle sous-entendre.
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le mercredi 26 avril 2006 14:29

Modifié le dimanche 23 juillet 2006 20:04

.31.

Erik Orsenna - Histoire du monde en neuf guitares

(à venir)
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le dimanche 26 mars 2006 06:14

.30.

.30.
Raymond Queneau - Exercices de style

Notations :
Dans l'S , à une heure d'affluence . Un type dans les vingt-six ans , chapeau mou avec cordon remplaçant le ruban , cou trop long comme si on lui avait tiré dessus . Les gens descendent . Le type en question s'irrite contre un voisin . Il lui reproche de le bousculer chaque fois qu'il passe quelqu'un . Ton pleurnichard qui se veut méchant . Comme il voit une place libre , se précipite dessus .
Deux heures plus tard , je le rencontre Cour de Rome , devant la gare Saint-Lazare . Il est avec un camarade qui lui dit: ''Tu devrais faire mettre un bouton supplémentaire à ton pardessus.'' Il lui montre où (à l'échancrure) et pourquoi .

Litotes :
Nous étions quelques-uns à nous déplacer de conserve. Un jeune homme, qui n'avait pas l'air très intelligent, parla quelques instants avec un monsieur qui se trouvait à côté de lui , puis il alla s'asseoir . Deux heures plus tard , je le rencontrai de nouveau ; il était en compagnie d'un camarade et parlait chiffons .

Métaphoriquement :
Au centre du jour , jeté dans le tas des sardines voyageuses d'un coléoptère à l'abdomen blanchâtre , un poulet au grand cou déplumé harangua soudain l'une , paisible , d'entre elles et son langage se déploya dans les airs , humide d'une protestation . Puis , attiré par un vide , l'oisillon s'y précipita . Dans un morne désert urbain , je le revis le jour même se faisant moucher l'arrogance pour un quelconque bouton .
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le dimanche 26 mars 2006 05:56

Modifié le dimanche 23 juillet 2006 20:05